Le vélo chargé vous rappelle à chaque instant les lois de la physique et de la mécanique.
Cette masse de 30 kilogrammes que j'entretiens dans le mouvement à chaque coup de pédale me rappelle à chaque instant la vertu du grignotage et remet au goût du jour les valeurs qui ont pour nom ténacité, courage, abnégation. D'autres galopent autour du Mont-Blanc en 21 heures ou défient le temps et l'espace sur des vélos tout carbone aux roues lenticulaires. Ils goûtent à d'autres plaisirs et d'autres ivresses mais nous sommes de la même famille. Nous avons la même peur viscérale de l'immobilité. J'étais nomade avant que d'être sédentaire. J'étais nomade et je courais dans les pas de mon père, chasseur d'aurochs et de mouflons dans la rocaille de Tautavel. J'ai appris à sentir le vent et à le mesurer pour contourner l'animal et le surprendre. J'ai appris la patience lorsque nous nous cachions dans les grandes herbes. Mon corps a appris la fatigue jusqu'à l'évanouissement dans ces courses sans fin vers nos proies. J'ai connu les nuits d'orage lorsque la foudre tombait du ciel en colère et embrasait la forêt. J'ai bu la rosée du matin sur l'herbe fraîche, j'ai vu s'éteindre les forces de mes ainés et se fermer leurs yeux. J'ai tremblé dans le froid et la glace quand nous partions contraints vers d'autres lieux pour d'autres proies et d'autres plantes. J'étais nomade avant que d'être sédentaire.
Ce matin j'ai harnaché ma monture. Deux sacoches à l'avant, deux sacoches à l'arrière, et deux sacs de voyages déposés sur chacun des porte-bagages. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. J'ai vérifié machinalement que tout était en ordre et me suis réjoui à l'avance de cette nouvelle journée de nomadisme en des espaces inconnus. A vélo le quotidien ne laisse pas de répit au bonheur.
