
Les bœufs en attelage marchent d'un même pas, à côté l'un de l'autre, sous le même joug, comme de vieux amants. Ils feignent l'indifférence, glissent un regard furtif vers l'autre et vont ensemble vers leur destin d'un même pas mesuré que n'altèrent ni les pluies soudaines ni les mauvais chemins. Les bœufs en attelage semblent avoir en héritage le flegme et la nonchalance de leurs aînés. Sous d'autres latitudes, dans la poussière ocre de Madagascar ou dans les chemins ravinés de l'Orissa, sur les plateaux birmans ou dans les plaines limoneuses du Bengale, les bœufs en attelage marchent d'un même pas et n'ont cure du temps qui s'écoule. Le maître de l'attelage peut bien taquiner la croupe ou fouetter les flancs de l'animal, il ne changera rien à l'affaire. Le bœuf est maître du temps.
La bicyclette du voyageur itinérant s'accommode sans mal du rythme paisible que lui suggère l'homme qui la chevauche. Habituée à d'autres cadences, en d'autres lieux, elle n'est pourtant pas réticente à la lenteur de la progression sous le soleil de l'équateur et sur des routes au revêtement incertain. Je suis redevenu le maître du temps, j'ai mis au fond de mes sacoches ma montre et mon compteur. Le temps peut s'écouler, il le fera sans moi. Les bornes kilométriques m'attendront et si de guerre lasse elles décident de s'en aller, qu'elles s'en aillent au diable ! Je suis devenu bœuf.