Le clignement impromptu des paupières et le brusque basculement de la tête n'y feront rien. Perfides et obstinées elles reviendront aussitôt poursuivre leur tâche de succion à la frange du bulbe de l'œil de l'animal. Les mouches ne laissent pas de répit au bœuf immobile.
A la commande de son maître il s'est mis en mouvement. Les grandes roues de bois cerclées de métal hoquettent sur le chemin inégal et le châssis qui grince semble gémir de son infortune.
Nous laissons l'attelage, son maître, ses bœufs et ses mouches. Les mécaniques huilées se sont remises en mouvement. A 20 km/h nous sommes supersoniques. Nous sommes bien et le vent nous caresse le visage. Nous attrapons du regard
Des enfants espiègles et insouciants nous accompagnent de la voix. Un groupe d'adolescentes s'amuse de notre passage. Courbé dans sa rizière le paysan qui nous salue se moque bien de la taxation des plus values boursières, des niches fiscales rabotées et de la défiscalisation des contrats assurance vie. La nature lui a appris qu'il lui faudrait compter sur ses bras. Elle lui a enseigné l'humilité et la patience, le devoir et l'acceptation. Si les temps sont difficiles elle lui viendra en aide ou alors ce sera Dieu.
Devant l'église du village que nous traversons maintenant, un groupe de fidèles se prépare à la prière pour un peu d'indulgence du Seigneur.
Nous sommes dans un autre monde. Le bonheur est au présent et la commune acceptation du destin participe de la sagesse des gens de ce pays. "Désire ce que tu as", certains y verront une forme de renoncement à l'espérance, d'autres y verront une raison à l'apaisement, un antidote à nos boulimies, à nos excès et aux agitations qui les accompagnent.
Sur la route qui conduit à Boroko nous roulons à une allure choisie, nous croisons un nouvel attelage, son maître, ses bœufs et les mouches qui les accompagnent . . .