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6h31. L’avion en provenance de Macassar s’est posé avec délicatesse sur la piste d’atterrissage de Ternate, capitale des Moluques. Dans le hall de réception des bagages, deux cartons immobiles attendent d’être récupérés par leurs propriétaires.
Extraits d’une conversation
- Trois avions, 20000 kilomètres, 35 heures, ça commençait à faire long ce voyage depuis la France.
T’en penses quoi ? - Moi j’étais coincé entre des tas de valises, je n’ai rien vu du paysage et en plus je me suis gelé pendant tout le voyage. Là, apparemment, c’est pas la même température.
- Vivement que les patrons nous sortent des cartons, nous remettent les pédales, je sens que je vais déprimer.
- T’as vu ton dérailleur ?
- Ouais c’est le boss qui avait voulu le démonter pour le protéger.
- Plus qu’à redresser le guidon et on va pouvoir se dégourdir les roues. Ils ont décidé de faire le tour de l’île d’entrée de jeu. Je sens que ça va pas chômer . . .
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Les bœufs en attelage marchent d'un même pas, à côté l'un de l'autre, sous le même joug, comme de vieux amants. Ils feignent l'indifférence, glissent un regard furtif vers l'autre et vont ensemble vers leur destin d'un même pas mesuré que n'altèrent ni les pluies soudaines ni les mauvais chemins. Les bœufs en attelage semblent avoir en héritage le flegme et la nonchalance de leurs aînés. Sous d'autres latitudes, dans la poussière ocre de Madagascar ou dans les chemins ravinés de l'Orissa, sur les plateaux birmans ou dans les plaines limoneuses du Bengale, les bœufs en attelage marchent d'un même pas et n'ont cure du temps qui s'écoule. Le maître de l'attelage peut bien taquiner la croupe ou fouetter les flancs de l'animal, il ne changera rien à l'affaire. Le bœuf est maître du temps.
La bicyclette du voyageur itinérant s'accommode sans mal du rythme paisible que lui suggère l'homme qui la chevauche. Habituée à d'autres cadences, en d'autres lieux, elle n'est pourtant pas réticente à la lenteur de la progression sous le soleil de l'équateur et sur des routes au revêtement incertain. Je suis redevenu le maître du temps, j'ai mis au fond de mes sacoches ma montre et mon compteur. Le temps peut s'écouler, il le fera sans moi. Les bornes kilométriques m'attendront et si de guerre lasse elles décident de s'en aller, qu'elles s'en aillent au diable ! Je suis devenu bœuf.
Ternate, le 18 septembre 2011.
"Il est impératif de se renseigner sur l’évolution de la situation avant de vous rendre aux Moluques. “
Le ministère des affaires étrangères est plus précis dans ses recommandations : “Nous déconseillons formellement de vous rendre aux Moluques.“ Nos premiers tours de roue en Indonésie, nous les avons faits aux Moluques sur l’île de Tidore puis sur celle de Ternate, en terre musulmane à la rencontre des flibustiers, pirates des mers des Philippines et autres brigands des bas quartiers.
Que pouvons nous en dire ?
Dès les premières heures, nous avons été assiégés, assaillis par les interpellations… amicales et respectueuses de toutes les personnes rencontrées. A chaque tour de roue, un “Hello Mister“ accompagné d’un large sourire en forme d’étonnement. De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu un “Belanda“* à vélo sur l’île de Tidore. Aujourd’hui l’épicier ambulant sur sa motocyclette nous a donné un régime de bananes comme l’avaient fait hier deux femmes âgées qui voulaient nous remercier de les avoir photographiées. De jeunes enfants qui cueillaient des “jambus“, délicieux fruits de saison, nous ont offert leur collecte… et leurs sourires. Akbar nous a ouvert les portes de l’école du village à l’heure où les enfants étaient chez eux pour le repas. Et nous pouvons multiplier les exemples de gentillesse, sollicitudes et gestes affectueux des personnes rencontrées le long de la route.
Dans la cabine de pilotage du bateau qui nous conduit vers Sulawesi, à 20 heures des Moluques, le capitaine nous confie qu’il ne rencontre qu’un touriste par mois sur son ferry. Les îles de Ternate et Tidore resteront pour un temps encore une terre paisible, sous la protection ou la menace des volcans qui sont la marque des lieux.
*belanda signifie Hollandais et désigne par extension tout visiteur étranger.
Tomohon, le 24 Septembre 2011.


Leur destin est écrit dans les flaques de sang qui jonchent le sol. Qui sera choisi pour la prochaine exécution ?
Extraite de la cage exigüe, la bête apeurée a compris. Le gourdin de bois a fracassé le crâne et la mort a figé la peur sur le visage. Les flammes grillent le poil qui dégage une odeur âcre.
On pèse, on découpe, et l’on remet au client ce qui sera son prochain repas.
Au suivant !
Manado, le 24 septembre 2011
Hôpital Malalayang de Manado, service des Urgences, 10h32
La jeune femme médecin qui m’ausculte s’émerveille devant le torse velu de l’étranger. Le verdict tombe rapidement. Les électrodes ne tiendront pas, il faut raser. Affolement général dans le service, il n’y a pas de rasoir. Un bistouri fera l’affaire.
Au plafond, la lumière blafarde des néons, le chariot heurte l’encadrement des portes, direction le laboratoire d’analyses. Le costaud du service pour m’immobiliser, quelques centilitres de sang quitteront mon circuit. On traque des traces de paludisme et accessoirement on vérifie la conformité de la composition de mon sang. L’assistance du chef de service s’étonne de la lenteur du pouls de l’étranger. 52. “Nama saya Fausto Coppi“. J’ai décliné mon identité !
Descendue dans les profondeurs l’avant-veille, ma tension artérielle est redevenue présentable.
Rassuré après quatre jours d’égarement de mon corps, je peux à nouveau envisager l’avenir . . . à deux roues.
Siuna, le 3 octobre 2011 
Il est 19 heures. Depuis plus d’une heure la nuit est venue
brutalement masquer toutes les formes qui nous entouraient, les maisons, les barrières, les animaux qui déambulent sur la route et les motocyclettes qui pétaradent.Nous sommes dans un abri sommaire fait de planches disjointes, au cœur du petit village de Siuna. Où dormirons-nous ce soir ?
Tout le village est venu découvrir les visages des deux étrangers de passage. “Nous n’avons jamais vu d’étranger à vélo. Jamais. “ me glisse l’homme au teint cuivré et au sourire flamboyant assis à côté de moi. 95 kg sur la balance, une carrure de pilier Samoan.
Le chef du village ne reviendra pas ce soir de la ville où il s’est rendu ce matin Mauvaise pioche. C’est lui qui pouvait nous sauver la mise. Mais les propositions arrivent bien vite. Le doyen du village est prêt à nous accueillir, chez lui, on nous prépare un repas, on nous apporte du thé. La nuit s’épaissit. Nous suivons Eko, un jeune géologue de 23 ans, vers la modeste maison qu’il partage avec ses compagnons de chantier, à la recherche de nickel dans la région. Nous dormirons chez lui.
Sabang, le 11 octobre 2011 
Kamar kecil *
A mi-chemin entre la maison et la mer était une cabane aux planches lessivées par les pluies des moussons. A la craie, une main malhabile avait dessiné des lettres aux contours imprécis et les mots formés en Bahasa Suku Banggai gardèrent leur mystère à l’étranger accroupi sur le trou. J’étais à l’ouvrage pour garantir aux reliquats de la veille la bonne trajectoire. Au dehors, mais j’avais l’impression d’y être tant les planches disjointes avaient été séparées par le temps et les heurts de la vie, les coqs avaient organisé de façon impromptue un concert.
Un jeune coq, plus intrépide que les autres avait passé la tête dans l’entrebâillement de la porte, avait semblé s’étonner de ma présence et s’en était allé. Les sonorités du marché tout proche me venaient. S’y étaient donné rendez-vous toutes les racines et plantes de la forêt dont les ménagères se plaisent à agrémenter les plats. Un coq opiniâtre et retardataire avait tenté une improvisation en solo. Des fourmis en procession marchaient d’un pas alerte, préoccupées et indifférentes. Je m’amusais à les voir contourner les mêmes obstacles puis disparaitre dans une fissure du bois. Vers leur destin.
Avec l’eau saumâtre puisée dans la cour, j’avais achevé l’ouvrage.
* Kamar kecil : mot à mot “chambre petite“. C’est ce que nous appelons parfois le “petit coin“
Le vélo chargé vous rappelle à chaque instant les lois de la physique et de la mécanique.
Cette masse de 30 kilogrammes que j'entretiens dans le mouvement à chaque coup de pédale me rappelle à chaque instant la vertu du grignotage et remet au goût du jour les valeurs qui ont pour nom ténacité, courage, abnégation. D'autres galopent autour du Mont-Blanc en 21 heures ou défient le temps et l'espace sur des vélos tout carbone aux roues lenticulaires. Ils goûtent à d'autres plaisirs et d'autres ivresses mais nous sommes de la même famille. Nous avons la même peur viscérale de l'immobilité. J'étais nomade avant que d'être sédentaire. J'étais nomade et je courais dans les pas de mon père, chasseur d'aurochs et de mouflons dans la rocaille de Tautavel. J'ai appris à sentir le vent et à le mesurer pour contourner l'animal et le surprendre. J'ai appris la patience lorsque nous nous cachions dans les grandes herbes. Mon corps a appris la fatigue jusqu'à l'évanouissement dans ces courses sans fin vers nos proies. J'ai connu les nuits d'orage lorsque la foudre tombait du ciel en colère et embrasait la forêt. J'ai bu la rosée du matin sur l'herbe fraîche, j'ai vu s'éteindre les forces de mes ainés et se fermer leurs yeux. J'ai tremblé dans le froid et la glace quand nous partions contraints vers d'autres lieux pour d'autres proies et d'autres plantes. J'étais nomade avant que d'être sédentaire.
Ce matin j'ai harnaché ma monture. Deux sacoches à l'avant, deux sacoches à l'arrière, et deux sacs de voyages déposés sur chacun des porte-bagages. Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. J'ai vérifié machinalement que tout était en ordre et me suis réjoui à l'avance de cette nouvelle journée de nomadisme en des espaces inconnus. A vélo le quotidien ne laisse pas de répit au bonheur.

Kolonodale, le 14 octobre 2011.
Lorsqu’il est en itinérance loin de ses bases, l’Européen a parfois du mal à s’affranchir de ses habitudes. Pour se rassurer ou pour mieux maîtriser le cours des choses il affectionne avoir une vision prospective. Et lorsque cet Européen est cycliste, ce besoin de prévoir lui semble une nécessité.
Mauvaise pioche !
L’Indonésien est petit et tout lui semble grand, loin, inaccessible !
Interrogez le pour savoir la distance qu’il vous reste à parcourir vers la prochaine ville : il vous répondra invariablement “masih jauh“ (encore loin) en portant son regard vers l’infini. Vous êtes donc bien avancé ! Si vous vous faites insistant, il complètera par un “dua puluh bebih“ (50 km) qui s’avèrera être 50 à 80 km. Parfois, il se satisfera d’un“tiga desa lagi“ encore trois villages. Vous voilà donc armé pour vos prévisions de fin de journée !
Interrogez le sur l’état de la route, incontournable préoccupation de tout cyclo à la monture chargée : vote interlocuteur n’a généralement jamais emprunté la route que vous allez prendre, mais la gentillesse de l’Indonésien et son désir ardent de rendre service lui imposeront d’être précis dans les informations qu’il vous donne. Il vous annoncera une route goudronnée et en excellent état et vous vous retrouverez immanquablement sur une route empierrée et truffée de trous.
Quant à l’appréciation des reliefs et des difficultés du parcours, ceci est une autre histoire ! Les “tidak ada gunung“ ou “sedikit gunung“ ou “gunung tapi tidak tinggi“ n’éclaireront jamais le cycliste européen… à la vision prospective.

Le clignement impromptu des paupières et le brusque basculement de la tête n'y feront rien. Perfides et obstinées elles reviendront aussitôt poursuivre leur tâche de succion à la frange du bulbe de l'œil de l'animal. Les mouches ne laissent pas de répit au bœuf immobile.
A la commande de son maître il s'est mis en mouvement. Les grandes roues de bois cerclées de métal hoquettent sur le chemin inégal et le châssis qui grince semble gémir de son infortune.
Nous laissons l'attelage, son maître, ses bœufs et ses mouches. Les mécaniques huilées se sont remises en mouvement. A 20 km/h nous sommes supersoniques. Nous sommes bien et le vent nous caresse le visage. Nous attrapons du regard
Des enfants espiègles et insouciants nous accompagnent de la voix. Un groupe d'adolescentes s'amuse de notre passage. Courbé dans sa rizière le paysan qui nous salue se moque bien de la taxation des plus values boursières, des niches fiscales rabotées et de la défiscalisation des contrats assurance vie. La nature lui a appris qu'il lui faudrait compter sur ses bras. Elle lui a enseigné l'humilité et la patience, le devoir et l'acceptation. Si les temps sont difficiles elle lui viendra en aide ou alors ce sera Dieu.
Devant l'église du village que nous traversons maintenant, un groupe de fidèles se prépare à la prière pour un peu d'indulgence du Seigneur.
Nous sommes dans un autre monde. Le bonheur est au présent et la commune acceptation du destin participe de la sagesse des gens de ce pays. "Désire ce que tu as", certains y verront une forme de renoncement à l'espérance, d'autres y verront une raison à l'apaisement, un antidote à nos boulimies, à nos excès et aux agitations qui les accompagnent.
Sur la route qui conduit à Boroko nous roulons à une allure choisie, nous croisons un nouvel attelage, son maître, ses bœufs et les mouches qui les accompagnent . . .
Sur la longue plage de sable blanc, la mer avait malicieusement déposé toutes les scories et écorchures dont elle ne voulait plus. Le vieil homme à la peau ridée choisissait les bouteilles plastique qu’il ajoutait au contenu de son sac. En trois vagues innocentes la mer avait effacé les traces laissées par les pieds du vieil homme.
Le vent et la mer resteront les maîtres du temps et les hommes passeront.
Le vent est venu hier me chuchoter à l’oreille : “ étranger, nous effacerons tes pas et nous t’oublierons “.
Mes voyages sont des rencontres et l’éphémère les sublime.
Demain, aux Moluques, les vents de décembre démonteront la mer et feront danser les bateaux, comme des brindilles. Les volcans de Tidore et Ternate en riront peut-être. Les thons rouges du golfe de Tomini seront en des lieux plus hospitaliers et Yance l’intrépide pêcheur de Balantak fera disette quelques mois.
Truma, le chercheur d’or de Toili, s’acharnera encore , comme les autres, au fond d’un nouveau trou boueux, plus prometteur et Arsin, le chef d’entreprise triomphant négociera à la hausse sa livraison mensuelle d’huile de palme.
Demain viendra la pluie et renaîtront les rizières.
Le vent m’a dit “étranger tu n’es que de passage, je soufflerai encore plus fort pour faire tourner la terre. Un jour peut-être, les gens d’ici pourront voyager à l’autre bout du monde. Comme toi étranger“.