Il est des instants qui balisent votre chemin comme le font les étoiles.
Ce matin là j'ai surpris ma main s'aventurer le long de son échine, caresser ses formes, partir et revenir, s'attarder. Elle avait invité ma joue à se poser et goûter aux délices de l'émail encore chaud de tant d'aventures.
Je crois bien que j'avais fermé les yeux au seul contact de mon épiderme et d'un tube d'acier horizontal de 25 mm qui reliait le tube de selle et le boitier de direction de ma Sablière, modèle 1971.
J'ai fermé les yeux et ma mémoire s'est entrouverte.
J'ai fermé les yeux pour entendre les caresses du vent de l'arctique sur les plateaux désertiques de la Laponie norvégienne. Me sont revenus des lieux aux consonances exotiques, Honningsvag, Alta, Mo I Rana et me sont revenues des images cueillies en chemin le long de ce ruban de terre qui montait vers le nord et qui cabossait ma monture. La démarche chaloupée de l'élan surpris en lisière de forêt, les troupeaux de rennes nonchalants et ce jeune Lapon au costume multicolore qui courait à mes côtés pour prolonger l'instant. L'unique route du nord avait un nom d'édulcorant, E6. J'étais appliqué à ma tâche, courbé face au vent et le regard fixé vers ce qui était alors devenu une obsession, le Cap Nord.
Quarante années, rien n'a changé.

Quarante années, le souffle d'un instant, l'attrait infaillible de lieux inexplorés et la magie de mots juxtaposés, Manado, Macassar, un nouveau trait sur une carte comme pour dessiner mon destin d'une fin d'été.
J'avais compris qu'il me fallait ouvrir une nouvelle fenêtre sur le monde et découvrir peut-être une autre partie de moi-même. Il le fallait.
Tout s'est alors précipité. Et tout s'est bousculé, à m'en donner le vertige. Pourquoi parcourir le monde ?
Pourquoi parcourir le monde, n'en voir que des recoins et n'en saisir que de fugitifs instants ? Ne serais-je qu'un collectionneur de rencontres et d'instants ? Pourquoi cette quête d'instants juxtaposés s'il n'était un sens ? Au quotidien une fresque mosaïque propose simultanément à mon regard la poésie des visages et l'émotion, la beauté et la douleur d'instants fugitifs mis en lumière par le ciel. Le voyage n'est pas une conquête, il est plus que cela. Il est une bousculade salvatrice, où vos certitudes viennent s'écraser devant le kaléidoscope géant qui s'impose à vous. Dans une alternance imprévisible, le monde met à nu ses entrailles, convoque le diable ou les saints et s'étale sous vos yeux. Le voyage ne vous avertit pas qu'il est une épreuve, il vous invite seulement à lire le monde, à vous en offusquer ou à le chérir. Vous en serez apaisé.
De Paris à Brest puis de Brest à Paris, des milliers de cyclos en pèlerinage ont sué sang et eau. Un bracelet à la cheville, des capteurs aux portillons de contrôle et ces milliers de fiers anonymes sont soudainement devenus des mammifères migrateurs suivis dans leur progression comme le sont les baleines blanches du Spitzberg, les saumons sauvages de l'Atlantique ou les gypaètes barbus de Vanoise. Jean-François, le récidiviste et l'unique représentant des Cyclos Bisserains dans l'épreuve, n'a pas échappé à ce marquage à la culotte. Et ses amis, devenus suiveurs et voyeurs, confortablement assis devant leur écran d'ordinateur et à l'affût de la progression de J.Fr, ont fait leur Paris-Brest-Paris. Sur son porte-bagages.
Dans deux semaines, sans balise Argos, sans puce intradermique et sans GPS, je tracerai mon sillon invisible en terre d'Asie. Un point de départ Manado et un point d'arrivée Macassar. De l'un à l'autre un espace de liberté et des explorations dont vous recevrez pourtant quelques bribes sous forme de nouvelles que vous apportera le vent. A moins que ce ne soit les fils invisibles de la toile qui relie désormais les habitants de notre planète.

Lorsque s'en ira l'été je serai sur une nouvelle itinérance.
Manado-Macassar. Comme si les mots avaient une musique qui avait alerté mon oreille. Joindre deux mots et relier deux villes, une autre chimère en forme de conquête.
Ma bicyclette Sablière, modèle 1971, me portera encore sur les routes des Célèbes et je lui dois ce voyage après tant d'années d'attente immobile. Je lui offrirai cette résurrection pour me faire pardonner une indifférence de quatre décennies. Nous quitterons Manado puis voguerons ensemble vers le sud, vers Macassar.
Manado est une ville du bout du monde, un port, une baie et un volcan qui se rappelle périodiquement qu'il a une vie intérieure. Les brises des Moluques apportent des effluves qui fleurent bon la muscade et la girofle et les vagues du Pacifique se cassent inexorablement sur la pointe septentrionale de cette île à la forme indicible.
Macassar est la porte d'entrée des Célèbes. S'y retrouvent pêle-mêle et s'y télescopent en un indescriptible brouhaha tous les peuples d'Indonésie, transmigrants de Java, peuples des montagnes, Bugis faiseurs de bateaux, Mélanésiens venus des îles Sanghir ou Minahasas venus du nord. Héritage colonial et mosaïque humaine Macassar offre deux façades, l'une vers le large et l'autre vers l'intérieur de l'île dont elle est la capitale.
Manado-Macassar, un bout d'aventure, à cheval sur l'équateur . . .

La liste des engagés
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Daniel |
Dédé |
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âge |
65 ans |
64 ans |
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Taille - Poids |
1,80 m - 77 kg |
1,80 m - 77 kg |
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Médical |
Opérations : un tibia, une hernie hiatale, un scaphoïde, une acromio-claviculaire, une cataracte |
Opérations : un tibia, un rachis, une appendicite, un fémur, un bassin |
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Là où je suis né |
Albertville (Savoie) |
Belfort (Territoire de Belfort) |
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Des passions |
L'écriture, la photographie, le sport |
Le bois, la musique, le sport |
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Mes sports favoris |
Tennis, course à pied, vélo |
Ski de fond, course à pied, vélo |
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Là où j'ai mêlé plaisir et souffrance |
Paris-Brest-Paris 75 : 800 km non stop, une perte de connaissance puis 400 km au taquet |
Islande 98 : une tempête, un caillou, un fémur, un hélicoptère, un hôpital . . . et des infirmières |
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Là où j'ai déjà fait tourner mes roues |
Norvège, Finlande, Allemagne, Autriche, Suisse, Tchécoslovaquie, Québec |
Norvège, Canada, Islande, Ecosse, Nouvelle Zélande, Chine, Viêt-Nam. |
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Les vélos |
Sablière modèle 1971 |
Cattin modèle 1997 |
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Un pays |
La Birmanie |
L'Islande |
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Une ville |
Dacca |
Cuzco |
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Une fête |
Thaipusam Kuala Lumpur |
Saint-Patrick à Auckland |
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Un objet |
Un stylo |
Un ciseau à bois |
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Un lieu un accomplissement |
Le Cap Nord à vélo |
Albertville –Lillehammer à vélo |
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Un lieu un échec |
1 min 17 sec de trop au marathon (3h 01min 16sec) |
route barrée pour l’enseignement musical (lycée F. Chopin à Nancy) |
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Ma devise |
"Les yeux ouverts" |
"Jamais en arrière" |
Tuléar, Bac Ha, Rangoon, Mandalay, Phongsaly, Battambang, Chittagong, Bhubaneshwar, Banjarmasin, mes chemins de traverse sont peuplés de consonances exotiques et ma mémoire à fleur de peau convoque tour à tour les visages et les rires, les noirs obscurs et les détresses.
Hier j'étais assis au bord du Gange. J'étais au bord du grand fleuve et cherchais moi aussi dans ses eaux tumultueuses réponse à mes interrogations. Que fais-je ici et que puis-je lire dans ces eaux chargées qui coulent à mes pieds et qui charrient en de mêmes voyages la vie et la mort, la vie pour nourrir de ses eaux limoneuses le grand delta qui l'attend là-bas et la mort dans sa vocation purificatrice de tous les péchés ?
Ce goût de l'éphémère m'habite ici plus encore qu'ailleurs, devant le grand fleuve immuable qui roule ses flots vers le Bengale.
Je n'ai pas arrêté l'instant, tout juste l'ai-je suspendu pour mieux percevoir ce qu'il me livrait alors. Puis je m'en suis allé vers d'autres tableaux ou d'autres chimères.

Dans la bouche d'un Indonésien, l'expression est savoureuse. "Makan angin". Sur l'île de Sulawesi, que caressent immuablement les brises marines, les habitants ont peuplé leur répertoire linguistique d'expressions colorées. Ainsi diront-ils "saya makan angin" pour vous dire qu'ils sont en promenade et que leur bonheur simple est alors de sentir le vent leur caresser le visage.
Pendant un mois et demi nous mangerons le vent et quelle meilleure façon de le faire que de parcourir l'île à vélo ? Sur les routes de Sulawesi, du nord au sud, nous mangerons le vent, avec appétit, du matin au soir. Nous avons réservé nos places dans les loges, au premier rang, pour percevoir les senteurs, pour frémir aux bruits de la forêt, pour voir frissonner les épis dans les rizières et pour nous enivrer de la nature. Nos journées, nous le savons, seront peuplées de rencontres. C'est l'essence même de notre voyage.
"Mau ke mana ?" Où vas-tu ? m'interpellera un inconnu.
"Saya akan makan angin " Je vais manger le vent" lui répondrai-je.
